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Carnet

PATRICK LE FORT (1939 – 2014)Patrick Le Fort

La communauté scientifique a été profondément affectée par la disparition de Patrick Le Fort, le 13 février 2014. Il était un acteur majeur de l'école française de géologie himalayenne et un spécialiste mondialement reconnu de la géologie des granites

Issu d'une famille originaire du nord de la France, Patrick, amoureux de nature et de montagne, avait intégré l'École Nationale Supérieure de Géologie de Nancy (ENSG) en 1959. À sa sortie de l'École, il rentre en 1962 comme chargé de recherche au CRPG, laboratoire qui sous les directions successives de M. Roubault, puis H.  De La Roche, allait devenir un centre majeur de pétrologie endogène. Avec quelques autres chercheurs, issus comme lui de l'ENSG (pour n'en citer que deux : B. Poty et A. Weisbrod) ou d'ailleurs (F. Debon), il fera partie du premier "noyau dur" du centre. C'est là qu'il acquerra son goût de l'exploitation rigoureuse des données analytiques systématiques.

Patrick avait acquis une solide expérience de la montagne lors de nombreux stages en Oisans avec le CIHM (Centres Internationaux de Haute Montagne). C'est donc avec enthousiasme qu'il accepte un sujet de thèse d'état proposé par l'abbé P. Bordet sur la géologie du sud du massif cristallin du Pelvoux (le Haut Dauphiné). P. Bordet, qui avait travaillé sur Belledonne, soupçonnait à juste titre que cette partie du massif était une zone clef pour la compréhension de la chaîne hercynienne dans les Alpes françaises. C'est là que Patrick confirmera son goût de la géologie de terrain, qui ne le quittera plus. Il se lancera à fond dans ce projet ambitieux, impliquant d'exténuantes  journées de terrain dans ce massif à très fort relief. En même temps, il aidera un groupe de 4 thésards grenoblois – dont l'un des auteurs de ces lignes – qui travaillaient dans l'Est et le nord-est du massif sous la direction de P. Vialon. Ce furent sans doute ses premiers "élèves" ! La thèse de Patrick fut soutenue en 1971. Elle reste la base de données principale sur le sud du massif, ses descriptions et interprétations sont toujours d'actualité.

Mais P. Bordet était aussi un géologue himalayen : dans les années 1950, la France s'était  lancée dans l'épopée himalayenne, et P. Fallot, président du Comité Scientifique du Club Alpin Français, avait obtenu que P. Bordet et M. Latreille forment un échelon scientifique lors des expéditions au Makalu de 1954-55.  Leurs travaux sont publiés par le CNRS dans une monographie passionnante ("Recherches géologiques dans la région du Makalu", 1961). Néanmoins, pendant quelques années,  la géologie française des chaînes centre-asiatiques va se faire essentiellement en Afghanistan, en prémices de ce qui deviendra en 1974 la mission géologique française en Afghanistan, dirigée par l'abbé A. F. de Lapparent.

Par ailleurs, lors de l'expédition française à l'Annapurna de 1950 des fossiles avaient été rapportés par les alpinistes. Ceci poussa P. Bordet à visiter la Thakkhola (la vallée entre Daulagiri et Annapurnas) en 1956, puis à y organiser une mission géologique en 1963, accompagné de R. Mouterde (Lyon),  J.M. Rémy (Montpellier) et D. Krummenacher (Genève).  L’intérêt géologique de ce secteur du Haut Himalaya incitera P. Bordet  à  recruter deux jeunes géologues, Patrick et M. Colchen,  pour une nouvelle mission en 1966 (P. Bordet, R. Mouterde, P. Le Fort et M. Colchen). Deux autres missions suivront, en Marsyandi (1969) puis au Nord du Manaslu (1971). Les résultats seront publiés  dans deux monographies du CNRS (Géologie de  la Thakkhola, 1971, Géologie du Nyi-Shang, 1973). L’intérêt de  ces études  de terrain ayant été reconnu, le CNRS en publiera une synthèse en français et en anglais « Recherches géologiques dans l’Himalaya du Népal, Annapurnas, Manaslu, Ganesh Himal » (M. Colchen, P. Le Fort et A. Pécher, 1986), accompagnée d’une carte géologique à 1/200 000.

Ces travaux précurseurs marquent le réel début de l'école française de géologie himalayenne. Ils déboucheront en 1975 sur un article de Patrick à l'American Journal of Science : « Himalaya : the collided range. Present knowledge of the continental arc ». Cet article fondateur, qui inscrivait l'Himalaya dans la toute neuve tectonique des plaques, reste encore 40 ans après l'une des références de base pour tous les géologues himalayens. Patrick reçut en 1975 la médaille d’argent du CNRS, reconnaissance de la très haute qualité de ses premiers travaux.

Patrick Le FortCes missions ne sont pour Patrick que les premières d'une très longue série, qui le mèneront dans tout l'Himalaya, plus particulièrement au Népal central et au Nord Pakistan. Il est difficile de résumer la carrière de géologue de Patrick, tant furent riches et nombreuses ses différentes facettes. Nous n'en résumerons que quelques traits, de manière bien arbitraire et imparfaite :

- Patrick était un homme de contact, convaincu de la nécessaire pluridisciplinarité et des échanges entre chercheurs. Il fut dans les années 60 et 70 un membre très actif du laboratoire pluridisciplinaire du CNRS "RCP Népal", auquel succèdera le "GRECO Himalaya-Karakorum". Ces laboratoires, dirigés à l'origine par C. Jest, ethnologue, regroupaient des scientifiques très divers, géologues et géomorphologues, mais aussi botanistes, écologues, médecins, linguistes… L'une des grandes satisfactions de Patrick à l'époque fut de partager certaines missions sur le terrain avec des chercheurs aux thématiques complètement différentes des siennes.

Toute sa carrière, Patrick  développera dans le même esprit des projets avec d'autres universités, en Europe, au Népal, au Pakistan. Il avait gardé de très nombreux contacts aux USA, à Harvard en particulier, où il était venu pour un post-doctorat en 1972-73 dans le laboratoire de D. Holland, puis comme professeur associé en 1985-86. Cela lui permettra de  mettre sur pied plusieurs programmes franco-américains.

En 1979, il monte avec M. Searle (université d’Oxford) les séminaires Himalaya - Karakorum, pour faire se rencontrer les différents géologues et géophysiciens himalayens. La première rencontre a lieu à Oxford, la seconde, organisée par Patrick, à Nancy. Très vite ces rencontres s'élargiront à des participants d'un peu partout dans le monde. Cette année, c'est déjà la 29e édition, elle  se tiendra en Italie.

- Patrick était un géologue de terrain, convaincu que la bonne observation est à la base de tout, comme en témoigne sa contribution aux cartes du Centre Népal à 1/200 000 (1972), ou de diverses zones du Karakorum (Karakorum Ouest avec M. Gaetani, en 1998 ; Hunza-Baltistan, avec A. Pêcher, en 2002), cartes qui sont encore les seules cartes accessibles des zones concernées. Ses carnets de terrain, très détaillés, sont des modèles du genre par la minutie des observations et la précision des notes.

Par ailleurs, Patrick était conscient de la nécessité d'aller avec des alpinistes pour échantillonner la très haute montagne. En 1976, avec M. Fort, géomorphologue, et J. Malbos, ancien président du Club Alpin Français, il mène une véritable refondation du Comité Scientifique du Club Alpin Français. Le Comité, persuadé de l'apport réciproque possible entre scientifiques et alpinistes, organisera, poussé par Patrick, plusieurs expéditions mixtes en Himalaya-Karakorum: Biafo-Hispar en 1984, Pumari-Chhish en en 1988, Kula-Kangri en 1993, Himlung-Himal en 1997.

- Mais Patrick était aussi un homme de laboratoire, pour qui les analyses chimiques et les datations étaient indissociables des données de terrain. Héritier de la culture du CRPG, formé par H. de la Roche, il saura utiliser au mieux la géochimie des granites, d'abord pour différencier les granites du Haut Dauphiné, puis en Himalaya pour voir les subtiles différences qui existaient dans les leucogranites himalayens, pour rechercher leurs sources, leurs potentialités métallogéniques, démarche qu'il mènera aussi dans un vaste programme sur les granites hercyniens du Portugal et d'Espagne.

- Patrick était un homme de synthèse, aux idées souvent novatrices. En 1975, il publie le premier modèle pour le fameux "métamorphisme inverse" himalayen, modèle "du fer à repasser", inspiré des calculs des géophysiciens sur la structure thermique des zones de subduction océanique. Conscient des limites de ce modèle assez qualitatif, il en  précisera plus tard les conditions physiques avec Ph. England et P. Molnar (1992), puis restera très attentif aux modèles alternatifs, mais à vrai dire fondamentalement assez proches, qui se succèderont. En 1987, il publie avec S. Sheppard et Ch. France Lanord, un modèle de formation des granites himalayens par hydratation des gneiss du Haut Himalaya lors du fonctionnement du Grand Chevauchement Central. En 1982, après une polémique scientifique mémorable, il montre avec Ph. Vidal que le granite du Manaslu (le granite type des leucogranites himalayens, que Patrick a tout particulièrement étudié) n'est pas homogène isotopiquement - et donc non datable conventionnellement -, parce que formé par venues successives pendant plusieurs Ma de magma  issues de la fusion de gneiss hétérogènes. Partant de cela, il réussira à dater avec Ph. Vidal,  C. Deniel et J.-J. Peucat (1987) pour la première fois un de ces leucogranites crustaux d'âge jeune (17 à 24 Ma pour le Manaslu).

- Enfin, il faut retenir de Patrick le "Maître", qui seul, ou plus souvent en s'associant à des spécialistes de très haut rang, forma de nombreux élèves, qui se souviennent sans doute de la haute tenue de  ses réflexions et discussions scientifiques, de sa force de travail, de son enthousiasme sur le terrain, mais aussi parfois de ses remarques ironiques, voire cinglantes, quand tout n'allait pas aussi bien qu'espéré… Pour n'en citer que quelques-uns, en s'excusant auprès de ceux qui ont été oubliés : Ch. France-Lanord, B. Scaillet, M. Brouand, S. Guillot, Y. Lemennicier, les Nepalais : B.N. Upreti, S.M. Rai, A.P. Gajurel et A.B Kaussar (Pakistan).

Patrick termina sa carrière de géologue à Grenoble, où il avait rejoint en 1990 le Laboratoire de Géologie des Chaînes Alpines, en même temps que F. Debon, fidèle compagnon de route de son parcours de granitologue. L'expédition du CAF à l'Himlung Himal (1997), où Patrick était accompagné de S. Guillot, fut l'une des dernières missions de Patrick. Elle permit la cartographie des dernières "zones blanches" du massif granitique du Manaslu, une sorte d'achèvement pour Patrick, qui avait étudié ce massif  plus que tout autre, et qui y était profondément attaché !

Patrick obliquera ensuite vers une carrière diplomatique, 4 ans comme représentant du CNRS et conseiller scientifique en Afrique du Sud, puis 4 ans comme représentant du bureau international du CNRS à Moscou. Il était revenu pour sa retraite dans sa maison du Bonipaud, isolée sur le causse Sauveterre, qui était devenue au fil des ans sa vraie demeure familiale, au milieu de ses pianos, son autre passion.

 

A. PÊCHER et M. COLCHEN