• Le fonds

Auteurs : Harun Yahya
Editeurs : Global Publishing, Istanbul
Nombres de page : vol. 1, 4ème edition, 800 pages
Prix public : ** €
Date de parution : 2007


Plusieurs exemplaires de ce luxueux ouvrage, en version française, ont été adressés gratuitement à l’UFG, nominativement à divers membres du Bureau. Contrairement à une habitude courante, l’éditeur n’a pas demandé à l’UFG si l’association souhaitait recevoir l’ouvrage en service de presse. Bien que les avis soient partagés sur le bien-fondé ou non de parler de ce livre, il a été retenu d’en faire une note de lecture. Publié en décembre 2006, l’ouvrage a fait l’objet de trois autres éditions, respectivement en février, avril et juin 2007. On peut supposer que ces éditions successives ont toutes donné lieu à une large diffusion gratuite et correspondent plus à des réimpressions qu’à de nouvelles éditions, et donc refléteraient un élargissement du cercle de diffusion. D’ailleurs, l’utilisation, en fin d’ouvrage, du mot « appendice » à la place d’annexe laisserait penser que la traduction n’a pas toujours été parfaitement verrouillée.

Harum Yahya est le pseudonyme d’un auteur turc, Adnan Oktar, qui a souhaité par ce choix se référer à deux prophètes, Aaron et Jean, qui ont lutté pour la foi de leur peuple. Harum Yahya a effectué des études artistiques à l’université Mimar Sinan d’Istambul et étudié la philosophie à l’université d’Istambul. Ni la lettre de diffusion de l’ouvrage par Global Publishing, ni le commentaire « À propos de l’auteur » n’évoquent une quelconque formation de paléontologue dans le cursus de l’auteur.

Il y a deux messages dans ce livre « écrit dans le seul but de plaire à Dieu » :
1. Le darwinisme a tout faux, les espèces n’ont jamais changé, l’évolution est une imposture et Dieu est le créateur suprême de tous les êtres vivants. La liste d’ouvrages d’Harum Yahya publiée en fin d’ouvrage comporte d’ailleurs de nombreux jalons de cette philosophie : « Les désastres causés à l’humanité par le Darwinisme », « La création de l’Univers », Le mensonge de l’Évolution », etc.
2. Le Coran est la religion universelle qui apporte la paix et la sérénité. Comme le rappelle la note « À l’attention du lecteur », « Dans tous les livres de l’auteur, les questions liées à la foi sont expliquées à la lumière des versets coraniques et les gens sont invités à connaître la parole de Dieu et à vivre selon ses préceptes ».

L’ouvrage dont nous parlons ici est un atlas, c’est dire que l’essentiel du volume est constitué par des planches (pages 46 à 609). Chaque espèce prise en compte (animaux et plantes) est présentée sur deux pages comportant plusieurs photos de spécimens fossiles et une photo de l’espèce actuelle retenue. Le petit texte d’accompagnement comporte les rubriques suivantes : âge en Ma, localisation, période géologique, suivies par un commentaire qui souligne invariablement que les espèces n’ont pas changé - « les saules ont toujours été des saules »-, et que le Darwinisme est une tromperie. Aucun commentaire scientifique reflétant les études conduites sur ces espèces ou les groupes correspondants n’est présenté, l’accent implicite est mis sur la comparaison entre les photos.

Ces planches sont présentées par grand ensemble géographique. Sont ainsi traités :
- les Amériques du Nord et du Sud : États-Unis, Canada, République Dominicaine, Brésil, Pérou, Argentine, Chili ;
- l’Europe : Allemagne, Espagne, République Tchèque, Italie, Grande-Bretagne, Russie, Pologne. On notera au passage l’absence totale de la France ;
- l’Afrique : Maroc, Liban, et Madagascar ;
- la Chine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

On peut supposer que les autres pays seront traités dans les volumes ultérieurs.

En dehors des planches, l’ouvrage comporte un certain nombre de textes. D’abord une introduction : « Qu’est-ce qu’un fossile ? » qui comporte des commentaires sur les grandes périodes géologiques. On relèvera au hasard quelques phrases. À propos du Cambrien : « Cette période est une phase géologique durant laquelle tous les groupes vivants basiques (ou phyla) encore en vie aujourd’hui, et davantage ceux qui s’éteignirent plus tard, apparurent spontanément » ou du Silurien « Avec la hausse des températures, les glaciers fondirent et inondèrent certains continents. Il existe de nombreux fossiles de plantes terrestres datant de cette époque, ainsi que des échinodermes fossilisés tels que les lys de mer, des arthropodes tels que les scorpions de mer et des espèces diverses de poissons sans mâchoires et de poissons dotés d’armure, ainsi qu’un nombre d’espèces d’araignées ». Ou à propos de la « géologie moderne » : « La géologie moderne a révélé que la croûte terrestre se compose d’énormes morceaux appelés « plaques », se mouvant sur la surface du globe, et transportant ainsi les continents et formant les océans ».

L’« Appendice » de l’ouvrage regroupe l’essentiel des textes explicatifs proposés, regroupés sous le titre « La réfutation de la théorie de l’évolution ». Et ces textes vont très loin si l’on en juge par le 1er : « La réelle source idéologique du terrorisme : Darwinisme et matérialisme ». Le Darwinisme aurait nourri le fascisme avec Hitler et justifié une alliance sanglante entre Darwinisme et Communisme. Face à cela, l’Islam n’est pas la source du terrorisme mais sa solution, c’est une religion de paix et de bien être, qui favorise la tolérance et la liberté d’expression. Les autres textes sont plus spécifiquement consacrés à la critique de l’évolution : il n’existe aucune forme transitionnelle ; les archives fossiles réfutent l’évolution ; le conte de la transition de l’eau vers la terre ; l’évolution imaginaire des oiseaux et des mammifères ; le scénario de l’évolution humaine ; l’impasse moléculaire de l’évolution, etc. Conclusion : l’Évolution est une imposture.

Il n’y a pas si longtemps, les chrétiens faisaient remonter la naissance de la vie et de la Terre à quelques milliers d’années et quelque temps auparavant, le Soleil tournait autour de la Terre qui était au centre de l’univers. Depuis, les progrès considérables de la paléontologie font remonter le démarrage de la vie à des milliards d’années. D’ailleurs, en référence à ces anciens temps historiques, on peut se demander si la théorie de l’évolution n’est pas aujourd’hui le bouc émissaire tout trouvé sur lequel s’appuie le prosélytisme résolument offensif de diverses mouvances religieuses.

Alors que dire de ce livre ? D’abord que le mélange des genres n’est pas scientifiquement acceptable. Les croyances, quelles qu’elles soient, sont tout à fait respectables mais elles relèvent pour l’essentiel de choix privés, - et nous venons de célébrer en France, avec une certaine pompe, le 100ème anniversaire de la Loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État (et que dire de la Turquie, pays de laïcité institutionnelle !) -. L’Atlas, réalisé par un homme militant pour la religion islamique, ce qui est son droit le plus strict, n’est pas l’œuvre d’un paléontologue, encore moins d’un collège de paléontologues, même s’il a la prétention de toucher à tout. Les à peu près et les vérités péremptoires n’ont jamais fait progresser la science.

À quand un contre-atlas de la création, pédagogique et scientifiquement bien étayé, pour soutenir une théorie de l’évolution confirmée par des siècles de travaux de très nombreux chercheurs ? Ou, comme le propose Armand de Ricqlès, professeur au Collège de France, dans le dernier numéro (52) du Journal de l’Association Paléontologique Française (APF) : « un séminaire de réfutation de l'ouvrage incriminé, devant immédiatement déboucher sur un ouvrage écrit substantiel faisant "contre feu". Il conviendrait pour cela que des spécialistes de tous les domaines et groupes systématiques impliqués (actuels et fossiles) viennent apporter une argumentation factuelle rigoureuse (qui peut aller de la géologie et de la paléobiogéographie à la phylogénie moléculaire...). En second lieu, que des épistémologues et historiens des sciences et, pourquoi pas, quelques ecclésiastiques de confessions diverses s'impliquent car, au delà des données de fait, le problème fondamental en cause est très largement, comme Gould y avait insisté, celui de la coexistence indépendante et sans interférences "des deux Magistères" ».

La Rédaction